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🏚️ « La maison fatale » : un étrange fait divers à Villeperrot, dans l’Yonne
À la fin de l’hiver 1892, deux journaux, La Gazette de France et La Nouvelle Bourgogne, rapportent une succession de décès pour le moins troublante : trois gardes-champêtres seraient morts subitement dans le logement qui leur était attribué par la commune. Le titre choisi par la presse résume à lui seul l'impression produite par cette série noire : « La maison fatale ».
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| La Gazette de France, 27 févr. 1892 |
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| Nouvelle Bourgogne, 3 mars 1892 |
Villeperrot, Yonne, 1891-1892.
Il
est des faits divers qui, plus d’un siècle après leur
publication, conservent une étrange atmosphère. Celui-ci se déroule
dans une petite commune de l’Yonne, Villeperrot, qui ne compte
alors que 139 habitants au recensement de 1891.
Trois hommes, trois décès
Les recherches effectuées dans les registres d’état civil numérisés de Villeperrot permettent aujourd’hui de mettre des noms et des dates sur cette mystérieuse série.
Le premier est Hippolyte Louis Pouillé, garde-champêtre, âgé de 70 ans. Son décès est enregistré le 29 juillet 1891. L'acte indique qu'il demeurait à Villeperrot et qu'il est décédé à son domicile.
Le deuxième est Alexandre Séraphin Massé, garde-champêtre âgé de 26 ans. Il meurt le 25 décembre 1891, en pleine période de Noël. L'acte précise qu'il était le fils d'Edmé Massé, vigneron, et qu'il est décédé à Villeperrot, au domicile de son père.
Le troisième est justement Edmé Massé, âgé de 63 ans, vigneron et père d'Alexandre. Son décès est enregistré le 24 février 1892, lui aussi à son domicile de Villeperrot.
La presse donne, quant à elle, une cause différente pour chacun des trois décès. Le premier aurait succombé à une attaque d'apoplexie ; le deuxième à la rupture d'un anévrisme, alors qu'il lisait son journal près de son feu ; le troisième aurait été retrouvé inanimé, les jambes dans la cheminée, en partie carbonisées, victime selon le journal d'une congestion pulmonaire.
Une curieuse série noire
C'est cette accumulation qui frappe les contemporains.
Trois hommes meurent successivement dans un même environnement communal, et deux d'entre eux appartiennent à la même famille. La presse s'empare naturellement de cette étrange succession et s'interroge déjà sur l'avenir : trouvera-t-on un quatrième garde-champêtre qui acceptera de prendre possession du logement communal ?
La formule du journaliste est révélatrice :
«
On doute qu'un quatrième garde champêtre consente à accepter le
logement de la commune. »
On imagine sans peine l'effet produit dans un petit village de 139 habitants : le logement attribué au représentant de l'autorité locale pouvait difficilement échapper aux conversations, aux suppositions et aux inquiétudes.
Une précision apportée par les registres
Un détail mérite cependant d'être relevé.
Les articles de presse parlent de « cinq
mois » pour cette succession de trois décès.
Or les
actes d'état civil retrouvés donnent une chronologie légèrement
différente :
29 juillet 1891 : Hippolyte Louis Pouillé ;
25 décembre 1891 : Alexandre Séraphin Massé ;
24 février 1892 : Edmé Massé.
Entre le premier et le dernier décès, il s'est donc écoulé près de sept mois.
Il faut sans doute voir dans les « cinq mois » de la presse une approximation journalistique, ou une information fondée sur une chronologie alors imparfaitement connue.
La maison était-elle réellement « fatale » ?
C'est ici que le mystère commence… et qu'il faut aussi savoir s'arrêter.
Les documents retrouvés établissent bien la
succession des décès et le fait que les hommes concernés étaient
domiciliés à Villeperrot. La presse affirme que les trois
gardes-champêtres sont morts dans le logement communal qui leur
était affecté.
Mais aucun élément retrouvé ne
permet d'établir que le logement lui-même était responsable de ces
décès.
Les causes rapportées sont d'ailleurs très différentes : apoplexie, rupture d'anévrisme et congestion pulmonaire. Le troisième décès présente même des circonstances particulièrement dramatiques avec la découverte du corps près du foyer.
Il n'y a donc, dans les documents actuellement retrouvés, ni malédiction, ni empoisonnement, ni mystérieuse maladie commune. Seulement une succession de morts brutales dans un petit village, suffisamment rapprochées et inhabituelles pour inspirer à la presse un titre spectaculaire : « La maison fatale ».
Et derrière le fait divers se dessinent trois destins aujourd'hui presque oubliés : ceux d'Hippolyte Pouillé, d'Alexandre Massé et de son père Edmé Massé, trois habitants de Villeperrot dont les noms ont ressurgi des registres plus de 130 ans après leur disparition.
Une étrange page de l'histoire locale, où les écritures soigneuses du registre d'état civil viennent aujourd'hui éclairer, avec beaucoup plus de précision, le récit quelque peu sensationnel des journaux de 1892.


