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| Collection Photothèque des Jeunes Parisiens |
L'Agent LECLERCQ (1877–1940)
« Le Vercingétorix des Boulevards »
Gardien de la paix – Vétéran de 1914-1918
Rémy Armand Alcide Leclercq naît le 28 septembre 1877 à Plachy-Buyon, dans la Somme, au sein d’un foyer modeste et travailleur. Fils d’Armand Leclercq, papetier, et d’Henriette Lefebvre, il grandit à Bacouel-sur-Selle où il suit ses études primaires avant d’entrer, comme son père, dans une papeterie. Il devient ensuite ourdisseur dans une usine de tissage, métier exigeant qui forge déjà son endurance et son sens du devoir.
Il accomplit son service militaire au 72e régiment d’infanterie d’Amiens entre 1898 et 1899, puis retourne à la vie civile. Marié en 1901 à Marie Françoise Claire Féron, il mène une existence simple jusqu’à la mobilisation d’août 1914, qui bouleverse son destin.
Le soldat courageux
Rappelé sous les drapeaux dès le début de la Grande Guerre, il rejoint son régiment à Amiens et est nommé caporal. Fin 1916, il passe au 108e régiment d’artillerie lourde, section des secrétaires. Le 21 novembre 1916, il reçoit la Croix de guerre 1914-1918 pour un acte de bravoure remarquable : il s’est porté volontairement au secours de canonniers marins grièvement blessés, ensevelis sous les décombres après un bombardement. Sa citation souligne « un sang-froid, un courage et un dévouement remarquables ».
Cet épisode révèle un trait constant de sa personnalité : le courage tranquille, allié à une profonde humanité.
De la guerre aux boulevards
Le 1er août 1918, il est détaché comme gardien de la paix à Paris. C’est sous l’uniforme bleu qu’il vivra la fin du conflit. Démobilisé en 1919, il choisit de rester dans la capitale et de poursuivre sa carrière dans la police municipale.
Affecté à la régulation de la circulation à la porte Saint-Denis, carrefour alors parmi les plus encombrés de Paris, il y exercera pendant plus de seize ans. Très vite, sa haute silhouette, son bâton blanc levé avec autorité et surtout sa longue barbe rousse soigneusement entretenue attirent l’attention.
Il devient une figure pittoresque et populaire. Les Parisiens l’appellent affectueusement « la barbe de la porte Saint-Denis » ou encore « Vercingétorix », tant sa barbe flamboyante évoque les représentations du chef gaulois. Ennemi déclaré du rasoir, il porte sa barbe comme un étendard. Les touristes se font photographier à ses côtés ; les chauffeurs de taxi le saluent ; la presse s’empare de sa silhouette pour en faire l’emblème d’une police à la fois ferme et bienveillante.
L’agent que l’on crut mort
En juillet 1928, victime d’une insolation en plein service sous le soleil écrasant, il est transporté à l’Hôtel-Dieu. Plusieurs journaux annoncent prématurément sa mort. L’émotion est vive : on pleure déjà « une figure bien parisienne ».
Mais le lendemain, rectificatif : l’agent Leclercq n’est pas mort. Il se remet et reprend son poste quelques jours plus tard. Pour ceux qui n’avaient pas lu le démenti, son retour évoqua presque une apparition fantomatique, silhouette familière ressurgissant au carrefour, bâton blanc en main, barbe au vent.
Cette anecdote illustre l’attachement sincère du public à cet homme simple dont la présence rassurait et rythmait la vie du quartier.
Distinctions et reconnaissance
Outre la Croix de guerre 1914-1918, il reçoit la médaille d’honneur de la police municipale et rurale (Journal officiel du 7 novembre 1933), reconnaissance officielle d’un service exemplaire.
Pourtant, sa plus belle décoration demeure sans doute l’affection populaire. Pendant près de vingt ans, on lui offre fleurs et petits présents ; on vient prendre de ses nouvelles lorsqu’il s’absente ; on célèbre sa bonhomie et sa courtoisie.
La retraite et le retour aux sources
Il prend sa retraite en 1936 (selon certaines sources 1938) et retourne dans la Somme, à Bacouel-sur-Selle. Loin du tumulte parisien, il se consacre à ses passions : jardinage, pêche à la truite, sculpture et peinture. Régulièrement sollicité par la presse, il ne disparaît pas totalement de la mémoire collective et revient parfois à Paris pour exposer ses œuvres ou participer à des manifestations caritatives.
Il s’éteint en novembre 1940, quelques mois après que Paris est passé sous l’occupation allemande. Sa disparition laisse orpheline sa chère porte Saint-Denis.
Le chansonnier Pierre Gilbert lui rend un hommage touchant, reconnaissant que, s’il fut parfois gentiment moqué dans les couplets satiriques, il fut surtout « un agent de gaieté » qui avait su garder la paix — et que désormais, « la paix le gardera ».
Mémoire d’une figure parisienne
Rémy Leclercq incarne une époque où le policier de quartier était une figure familière, presque théâtrale, mais profondément humaine. Ancien combattant décoré, fonctionnaire consciencieux, homme simple devenu symbole populaire, il fut l’un de ces personnages qui donnent à une ville son visage et son âme.
Qu’aucune rue de Paris ne porte encore son nom demeure une curiosité de l’histoire. Car le « Vercingétorix des Boulevards » fut bien davantage qu’une silhouette pittoresque : il fut l’image d’une autorité bienveillante, d’un courage discret et d’une fidélité sans faille au service public.
Le Vercingétorix des Boulevards
(Chanson Hommage à l’agent Leclercq)
Couplet 1
Dans
la Somme aux brumes légères,
Naquit un gars au cœur
vaillant,
Fils d’un papetier, fier et sincère,
Ouvrier
simple et bon vivant.
Du 72e d’infanterie
Il porta sac et
pantalon,
Puis vint la guerre et sa furie
Où son courage
eut son galon.
Couplet 2
Sous
l’orage et sous la mitraille
Il sauva des marins blessés,
Des
décombres et de la bataille
Il les tira sans hésiter.
Croix
de Guerre à la boutonnière,
Caporal au regard de feu,
Il
servit la France entière
Avec un sang-froid valeureux.
Refrain
Ohé
! Leclercq, l’agent magnifique,
Barbe au vent comme un vieux
Gaulois !
Sous ton bâton blanc héroïque
Les fiacres
s’arrêtaient net, ma foi !
Vercingétorix des
boulevards,
Gardien des autos et des cœurs,
À la Porte
Saint-Denis, chaque soir,
Tu régnais sans faste… mais en
vainqueur !
Couplet 3
Premier
août mil neuf cent dix-huit,
Il troque l’uniforme
guerrier
Pour le képi bleu de la nuit
Des gardiens de la
paix parisiens.
À la Porte Saint-Denis fidèle,
Carrefour
grondant et bruyant,
Sa barbe rousse, solennelle,
Brillait
au soleil levant.
Couplet 4 – La barbe
Ennemi
juré du rasoir,
Sa barbe était son étendard,
Les
touristes venaient le voir
Comme on salue un monument rare.
D’un
geste ample et théâtral
Il arrêtait l’automobile,
Mais
d’un sourire cordial
Rendait la circulation docile.
Couplet 5 – L’insolation
Un
jour de juillet trop ardent
Le soleil frappa trop fort ;
On
crut Paris en deuil vraiment,
Les journaux annoncèrent sa mort
!
Mais tel un spectre bienveillant
Il revint, barbe
triomphante —
Certains parlèrent d’un revenant
Sous la
blanche férule éclatante !
Couplet 6 – La retraite
Vingt
ans au carrefour fidèle,
Puis vint l’heure de raccrocher ;
Il
laissa Paris et ses querelles
Pour la Somme et ses
peupliers.
Peinture, pêche et jardinage,
Loin du tumulte
et des klaxons ;
Mais dans les cœurs, son image
Restait
comme une chanson.
Final
Novembre
quarante l’emporta,
La Porte pleura son soldat ;
Un
chansonnier dit tout bas :
« Tu gardas la paix… qu’elle te
gardera. »
Et l’on murmure encor parfois
Quand le trafic
devient trop fort :
“Ah ! s’il était là, ce Gaulois,
Paris
irait droit… sans effort !”
Dernier refrain
Salut
Leclercq, barbe héroïque,
Panache tendre des boulevards !
Plus
qu’un agent pittoresque et mythique,
Tu fus l’âme simple de
Paris le soir.
Vercingétorix des boulevards,
Gardien
fidèle et cœur d’or,
Ton nom mériterait un square…
Ou
mieux encor : nos accords !
🎵
©dboissy (2026)









