Avant la radio, avant le téléphone portable et bien avant le haut-parleur municipal, il existait un moyen particulièrement efficace de faire savoir les nouvelles à toute la population : le trompette de ville !
Et attention, il ne suffisait pas de souffler trois notes dans l'instrument et de rentrer tranquillement à la mairie. Il fallait sonner fort, sonner au bon endroit, et surtout ne laisser aucun quartier sur le bord du chemin !
📯 Un héraut avec des poumons
Le trompette de ville appartient à une très ancienne tradition. Du Moyen Âge à l'époque moderne, les villes employaient des musiciens chargés d'annoncer solennellement les décisions du pouvoir municipal ou royal. Dans les grandes cités, le trompette pouvait porter les couleurs de la ville et même une trompette d'argent ornée d'une banderole aux armes municipales.
Son rôle était en quelque sorte celui d'un haut-parleur avant l'invention de l'électricité.
Le
principe était simple :
TROMPETTE ! 📯
On
attire l'attention.
Puis le crieur ou le trompette annonce la
nouvelle.
Ordonnance, règlement de police, vente aux enchères, proclamation municipale, arrivée d'une personnalité, fête ou manifestation : tout ce qui devait être connu de la population pouvait ainsi être crié dans les rues.
Dans certaines villes, le trompette accompagnait même officiellement les magistrats et ouvrait leur marche en sonnant. À Forcalquier, par exemple, les trompettes municipaux proclamaient les décisions administratives, les enchères et les ordonnances dans les places et carrefours.
Bref, la communication municipale était alors équipée d'un système sonore fonctionnant au souffle et à la bonne volonté de l'employé communal !
🏘️ En 1886 : attention au quartier oublié !
Une coupure de presse du Conservateur du 30 mai 1886, concernant Royan, nous montre que le métier avait encore ses petits problèmes de couverture géographique.
Le journal reproche au trompette de ville de « délaisser tout le quartier de l'avenue de Pontaillac ». Le rédacteur suggère donc qu'il pourrait sonner « en face la maison de M. Amiot » ou, au minimum, au coin de la rue des Chantiers.
On imagine assez bien la scène :
« Avis à la population ! »
Mais au fond de l'avenue :
« Quelle population ? Parce que nous, on n'a rien entendu ! »
Voilà donc un problème très ancien qui ressemble étrangement à certains problèmes modernes : la communication était bien faite, mais pas forcément reçue par tout le monde !
Le trompette de ville devait donc penser à son parcours. Un carrefour ici, une place là, un autre coin de rue ailleurs…
Car annoncer une nouvelle à la population, c'était une chose.
Faire en sorte que toute la population l'entende, c'en était une autre !
⏱️ En 1924 : surtout, laissez le temps aux gens d'arriver !
Une autre coupure, publiée dans L'Écho rochelais le 30 juillet 1924, nous livre un détail absolument délicieux sur le fonctionnement de cette communication municipale.
Un certain M. Bonnaud, trompette de ville désirant prendre sa retraite, devait être remplacé. Mais aucun candidat ne semblait vouloir accepter le traitement de 400 francs par an. Le conseil décida donc de porter la rémunération du futur trompette à 600 francs.
Six cents francs !
Il faut évidemment replacer cette somme dans son contexte, mais une chose est certaine : faire sortir les habitants de chez eux pour leur annoncer les nouvelles municipales était considéré comme un véritable travail.
Et les conseillers municipaux avaient encore une autre préoccupation.
Ils
demandèrent qu'un intervalle plus long soit observé entre
la sonnerie et l'annonce de l'avis, afin que les personnes
intéressées aient le temps de se déplacer pour prendre
connaissance du communiqué. La remarque fut officiellement
enregistrée.
Voilà qui mérite réflexion.
Le trompette devait donc faire :
Pooouêêêêêêêêêt ! 🎺
Puis attendre…
Encore un peu…
Et encore un peu…
Parce qu'il fallait laisser le temps à Mme Martin de descendre l'escalier, à M. Dupont de quitter son atelier, au boulanger de poser sa pelle et au voisin du bout de la rue de mettre ses sabots !
Et surtout, interdiction de faire :
« POUET ! L'annonce est la suivante… »
avant que les intéressés aient eu le temps d'arriver !
🎺 Le trompette était parfois… un couteau suisse municipal
La fonction pouvait d'ailleurs se combiner avec celle de crieur public, et parfois avec d'autres emplois communaux.
Un témoignage consacré à La Rochefoucauld raconte ainsi le souvenir d'un « trompette de ville » qui était musicien et chef d'une société musicale. Il arrivait avec son clairon, s'arrêtait dans la rue, jouait quelques notes bien connues pour faire sortir les habitants de chez eux, puis annonçait d'une voix forte les arrivages de légumes et de poissons, les communiqués de la mairie, les fêtes, les frairies ou encore les ventes aux enchères.
Et voilà notre homme transformé en véritable radio municipale ambulante !
Avec,
toutefois, une particularité :
la radio devait marcher
jusqu'à ses auditeurs.
À Gençay, la fonction de trompette de ville fut même associée à celle de garde champêtre et d'afficheur municipal. Le dernier véritable crieur de la commune parcourait encore le bourg avec son clairon et ne prit sa retraite qu'en 1965.
On est donc très loin du personnage médiéval disparu depuis des siècles.
🔊 Avant le haut-parleur, il fallait être entendu !
Le système reposait finalement sur une véritable petite mécanique sonore :
1.
Le trompette arrive.
2. Il sonne.
🎺
3. Les habitants comprennent qu'une annonce va
suivre.
4. Ils se rapprochent.
5.
Le trompette ou le crieur lit le communiqué.
6.
Et tout le monde rentre chez soi avec la nouvelle.
Une forme de notification municipale à l'ancienne, sans abonnement, sans batterie et surtout sans possibilité de mettre le trompette en mode silencieux !
Mais il y avait une règle d'or : le trompette devait être entendu.
À Royan en 1886, on lui reproche de ne pas suffisamment sonner dans un quartier. En 1924, on lui demande au contraire de laisser suffisamment de temps entre la sonnerie et l'annonce.
Autrement dit, le cahier des charges était assez clair :
Sonner assez fort pour être entendu par tout le monde, mais attendre assez longtemps pour que tout le monde puisse venir écouter !
🎺 Une véritable fonction de musicien au service de la cité
Le trompette de ville n'était donc pas simplement un musicien chargé de faire « pouet-pouet » dans les rues.
Il était un agent de communication publique, héritier du héraut et proche cousin du crieur municipal.
Il devait posséder une bonne embouchure, des poumons solides, une voix qui porte, une excellente connaissance des rues… et probablement une certaine résistance aux remarques des habitants !
Car si un quartier n'entendait pas l'annonce :
C'était sa faute.
Si les habitants n'avaient pas eu le temps d'arriver :
C'était encore sa faute.
Et si le trompette sonnait trop longtemps :
On peut imaginer que ce n'était probablement pas sa faute… mais celle des oreilles municipales ! 😄
Aujourd'hui, un message apparaît sur un téléphone en quelques secondes.
Autrefois, la mairie envoyait simplement son meilleur « haut-parleur sur pattes » faire le tour du quartier.
Et si quelqu'un demandait :
« Pourquoi n'avez-vous pas annoncé la nouvelle chez nous ? »
Il suffisait probablement de répondre :
« Parce que Monsieur le Trompette n'a pas encore sonné jusqu'ici ! »
🎺 Pouet-pouet ! L'information municipale est annoncée !
Merci de vous rapprocher, de patienter entre la sonnerie et le communiqué… et surtout, de ne pas habiter trop loin du trompette !


