Une tradition aujourd'hui disparue
Pendant près d'un siècle, dans de nombreuses communes françaises, le garde-champêtre n'était pas seulement le représentant de l'autorité municipale.
Il était souvent également musicien, chef de fanfare, tambour de ville, clairon, parfois même professeur de musique.
Cette association de fonctions, aujourd'hui presque oubliée, apparaît pourtant régulièrement dans la presse ancienne.
Les municipalités recherchaient volontiers un ancien musicien militaire capable d'assurer simultanément la police rurale, les annonces publiques et la vie musicale du village.
Cette polyvalence répondait à une logique simple : dans les petites communes, un seul homme pouvait devenir à la fois la voix, l'oreille… et la musique du village.
Les annonces municipales… au son du tambour ou du clairon
Avant les haut-parleurs et Internet, il fallait bien prévenir les habitants.
Le garde-champêtre remplissait alors le rôle de tambour de ville.
Il parcourait les rues.
Quelques roulements de tambour…
Parfois un appel de clairon…
Puis venait la formule attendue :
« Avis à la population… »
Il annonçait :
les arrêtés municipaux,
les réunions du conseil,
les coupures d'eau,
l'ouverture de la chasse,
les fêtes,
les ventes publiques,
les objets trouvés,
les informations urgentes.
Cette fonction de tambour de ville était d'ailleurs traditionnellement assurée par le garde-champêtre ou l'appariteur communal, voire d'agent de police municipale et rurale par la suite.
Des musiciens militaires très recherchés
Les annonces publiées dans les journaux sont révélatrices.
On y lit par exemple :
- la commune de Jaulgonne recherchant un musicien militaire retraité pour devenir garde-champêtre et donner des leçons de musique (La France Militaire, 19 février 1895) ;
- un ancien chef de fanfare des Hussards nommé garde-champêtre à Landivy (La Mayenne 13 janvier 1904) ;
- un bourg de 1800 habitants en bord du Loir offre une place de garde-champêtre à un musicien comme 1er piston dans une société musicale classée en 3ème division, 1ère section (L'Ouest-Eclair, 5 mai 1927) ;
- un emploi cumulant chef de musique et garde-champêtre à Morbier (L'intransigeant, 13 février 1928).
- un poste réunissant les fonctions de garde-champêtre, tambour, afficheur et sonneur (Le Petit Troyen, 1er septembre 1934) ;
- une commune de la région grenobloise pour un poste de gardien de police municipale, emploi réservé par priorité à un musicien jouant du trombone ou de la basse (Journal de de Confédération Musicale de France, décembre 1974).
- la Musique de Verneuil-sur-Havre recherche un chef avec possibilités de logement et d'emploi de police municipale (Journal de de Confédération Musicale de France, février 1975).
ou encore la Mairie de Voulx recherche un appariteur sachant jouer du clairon et ayant quelques connaissances musicales (Journal de de Confédération Musicale de France, mai 1976)
et bien d'autres !
Ces offres montrent combien les municipalités appréciaient la discipline, les compétences musicales et le sens du service des anciens musiciens militaires.
Le chef de fanfare… et le représentant de l'autorité
Dans certaines communes, un jour en semaine, le même homme pouvait :
diriger la répétition de la fanfare ou de l'harmonie,
puis, quelques heures plus tard,
dresser un procès-verbal,
annoncer un arrêté municipal,
accompagner un convoi funéraire,
ou faire respecter les règlements communaux.
Cette double casquette étonne aujourd'hui mais paraissait alors parfaitement naturelle.
La presse de 1928 s'amusait même de cette fonction « double », se demandant s'il était facile de réunir « les qualités d'un bon chef d'orchestre et celles d'un bon garde-champêtre ».
Une tradition qui a survécu jusque dans les années 1970
Voici le témoignage d'un ancien policier rural de cette époque :
"En 1976, répondant à une annonce publiée dans le journal de la Confédération Musicale de France, je fus recruté par le maire d'une commune de Seine-et-Marne pour succéder au garde-champêtre qui prenait sa retraite à soixante-dix ans.
Ma mission allait bien au-delà des fonctions de police.
Je devais également :
diriger la fanfare municipale ;
donner quelques leçons de musique ;
assurer les annonces publiques dans toute la commune.
À Solex, puis en mobylette, le porte-voix en bandoulière, le képi souvent repoussé vers l'arrière, je sillonnais les rues.
À chaque arrêt…
Un appel de clairon.
Puis les habitants ouvraient leurs fenêtres ou sortaient sur le pas de leur porte pour écouter les nouvelles du village.
J'annonçais les réunions du conseil municipal, les arrêtés, les coupures d'eau, l'ouverture de la chasse, les festivités et toutes les informations importantes de la commune.
Mais les journées étaient loin de se limiter à ces annonces.
Il fallait également assurer la traversée des écoliers, tenir des permanences en mairie, répondre au téléphone, distribuer le courrier aux élus, assister aux réunions du conseil municipal, relever les compteurs d'eau, ouvrir le local des sapeurs-pompiers lors des départs en intervention, remonter les poids de l'horloge de l'église et veiller au bon fonctionnement de son mécanisme.
À cela s'ajoutaient les opérations funéraires, les convois jusqu'au cimetière, les tournées de surveillance et bien d'autres services encore.
J'occupais un logement de fonction installé dans la mairie, avantage appréciable qui s'accompagnait naturellement d'une disponibilité presque permanente".
Une époque révolue… mais inoubliable
Aujourd'hui, ces fonctions ont disparu ou se sont progressivement spécialisées.
Le garde-champêtre, le tambour de ville, le chef de fanfare communal et l'ancien musicien militaire ne font plus qu'un dans les souvenirs et les archives.
Pourtant, en parcourant ces coupures de presse, on découvre une France où la musique faisait pleinement partie de la vie municipale.
Et je mesure avec émotion avoir été l'un des derniers témoins de cette étonnante tradition, héritée d'un autre siècle, où l'on pouvait, dans une même journée, diriger une répétition de fanfare… puis annoncer au clairon les nouvelles de la commune.










