SURESNES (Hauts-de-Seine) - Un fait divers au début du 20ème siècle - Mais qui est donc ce mystérieux Comte Francis FRANCK, qui le sait ? La presse ancienne a largement fait état de l’incendie du château des Landes (ferme) et du décès de son propriétaire. Par la suite, un rebondissement a eu lieu quant à la mort du Comte qui serait suspecte, suite l’arrestation de deux malfaiteurs en possession de bijoux lui ayant appartenu. Ma curiosité a été telle que j’ai fini par découvrir sa véritable identité. Il paraîtrait en outre que le château des Landes aurait été un rendez-vous de gens interlopes ; des orgies extraordinaires s’y seraient déroulées si bien que le service de Sûreté, chargé spécialement de la surveillance des individus aux mœurs inavouables a été saisi de cette affaire... Le Comte allait aussi régulièrement à Paris, il avait des relations féminines et aimait faire des cadeaux à ces dames… Après de telles révélations, j'ai voulu tout savoir sur ce curieux personnage...
L’Incroyable Destin du « Comte Franck » : L’Escroc, le Gentleman et le Brasier de Suresnes
Un réveil brutal sur le Mont-Valérien
Le dimanche 16 novembre 1902, vers trois heures du matin, une lueur infernale déchire les brumes du Mont-Valérien. Un jeune garçon laitier, fidèle au rendez-vous de sa collecte au Château des Landes, s’immobilise d’effroi : des gerbes de flammes jaillissent de la chambre du maître des lieux. Dans cette zone militaire isolée, sous l'ombre imposante du fort, les secours peinent à s’organiser malgré le renfort des soldats et des pompiers de Puteaux et Suresnes. Au milieu des décombres fumants d’une demeure qu'on croyait un sanctuaire de vertu, les autorités découvrent une scène macabre : un corps « entièrement carbonisé », réduit à une cage thoracique méconnaissable. La victime est une figure chérie de la commune, le Comte Francis Franck. Mais alors que les libéralités du défunt sont encore sur toutes les lèvres, les premières cendres de l'enquête révèlent un secret sulfureux. L'homme qui s'est éteint dans ce brasier n'était pas seulement un châtelain charitable ; il était l'un des escrocs les plus audacieux de la fin-de-siècle .
Un nom d'emprunt pour une vie de théâtre
Derrière l'aura aristocratique du « Comte » se cache une trajectoire de déclassement et d'imposture. Les archives sont impitoyables : Francis Franck s'appelait en réalité Honoré François Pineau , né à Nantes en 1848. Loin des salons parisiens, c'est à la faculté de droit de Rennes que ce fils de roturiers fait ses premières armes judiciaires. Déjà, le jeune étudiant dévie du code civil pour s'adonner au vol, spoliant un certain M. de La Hervésié. Ce premier méfait inaugure une carrière où le génie du mensonge le disputera à l'absence de scrupules. Pineau comprit vite que pour dompter le Tout-Paris, il fallait un titre. Il se forgea une identité de « comte romain », prétendument béni par le Pape Léon XIII, un blason acheté « à beaux deniers comptants ». Ce masque de noblesse lui ouvrit les portes des cercles financiers les plus hermétiques, où son verbe mielleux faisait merveille.
L'escroquerie aux millions et la mascarade cléricale
Dans les années 1880, installé entre la rue de la Paix et la rue Royale, Pineau déploie une panoplie de « brasseur d'affaires » de haute volée. Directeur du journal Le Monde Financier, il ne recule devant aucune mise en scène, surtout la plus sacrée. Son coup de maître reste l’exploitation de la piété publique. Associé à un certain Dom Aurélien , alias l’Abbé Mezuret — un faux moine et « vulgaire escroc » déjà traqué par plusieurs parquets — il fonde la Revue Catholique. Ensemble, ils inondent le marché de liqueurs, parfums et chocolats sous le label des « Bénédictins de Majella », prétendant financer des orphelinats. Sous ce vernis de dévotion, Pineau orchestre « l'Affaire Russe » : abusant de la sénilité d'un richissime investisseur, il détourne plusieurs millions destinés à l'exploitation d'un domaine de 7 000 hectares à Utique, en Tunisie. Ses gains, estimés à plus de quatre millions de francs, alimentent une vie tapageuse que la justice finira par interrompre.
L'évasion du Crédit Lyonnais : Un scénario de film
En novembre 1886, la Sûreté croit enfin tenir son homme. Mais Pineau, même sous les verrous, reste un maître de la suggestion. Durant son transfert vers la prison de Mazas, il déploie un langage si « mielleux » et une telle distinction que l’agent Santerre, convaincu de tenir un véritable gentleman, néglige de réclamer l'escorte réglementaire. « Pineau », qui prétendait avoir été rédacteur au Figaro , avait su inspirer assez de confiance à son gardien pour que ce dernier le laissât entrer seul dans un cabinet du café de la Garde-Nationale, rue de Rivoli. L'individu s'était empressé de s'éclipser par une issue dérobée pour courir au Crédit Lyonnais et y retirer, avec la rapidité de l'éclair, une somme de 150 000 francs qu'il y avait en dépôt. » — D'après les chroniques judiciaires de 1886, cette « singulière évasion » humilie la préfecture. Pineau ne réapparaîtra que quinze jours plus tard, après avoir « désintéressé » ses plaignants avec l'argent même qu'il venait de soustraire à la banque.
La vacherie modèle : Le sanctuaire du Mont-Valérien
Dès 1892, l’escroc semble se muer en agriculteur philanthrope. Sur les terres de l'ancien Château des Landes, dans le périmètre stratégique du génie militaire, il bâtit une vacherie moderne comptant jusqu’à 150 bêtes . À Suresnes, l’image est parfaite : il est le bienfaiteur, le fondateur du prix de la Rosière, l’homme aux mœurs réglées comme du papier à musique. Pourtant, cette métamorphose n'était-elle pas l’ultime rempart d’un homme aux abois ? En s'isolant derrière les grilles de cette « forteresse de secrets » dans la zone de servitude du fort, il se protégeait autant du monde que de son propre passé. Sa métamorphose laitière servait de paravent à une vie qui, dans l'ombre, demeurait tumultueuse.
Crime parfait ou orgie fatale ?
Si la police conclut initialement à un accident — le comte se serait endormi avec sa lampe de lecture — l’arrestation, quelques mois plus tard, de deux individus jette un voile de scandale sur la mort du châtelain. Jacques Dominé (25 ans) et Henri Girbe (19 ans) sont trouvés porteurs de bijoux appartenant au défunt. L’enquête prend alors un tournant scabreux, révélant que le Château des Landes n'était pas qu'une ferme modèle.
La thèse du crime crapuleux (étudiée par l’Inspecteur principal Baube) :
Les deux suspects possédaient des valeurs volées au château.
L’incendie aurait servi à masquer un assassinat commis pour dérober l’or et les billets que le comte portait en permanence sur lui.
Le château était devenu, selon les rapports de la Sûreté, un « rendez-vous de gens interlopes » où se déroulaient des « orgies extraordinaires » impliquant de jeunes marginaux reçus « comme des princes ».
La thèse de l'accident (soutenue par Mme Flavie, la gouvernante) :
Elle affirme que le comte, devenu sauvage et méfiant, avait lui-même barricadé toutes les issues avec des barres de fer le soir du drame.
Selon elle, les bijoux auraient été offerts par le comte lors de ses fréquentes « fêtes » parisiennes, ou volés par des badauds durant la confusion du sinistre.
Le dernier secret du Comte
Qui était donc Francis Franck ? Un escroc de haute volée capable de berner des millionnaires russes et la police de la République, ou un philanthrope sincèrement repenti, cherchant l'oubli dans le lait de ses vaches ? La vérité est sans doute une synthèse de ces deux extrêmes : un imposteur de génie qui a joué son plus beau rôle — celui de l'homme de bien — jusqu’au tomber de rideau final. En ce matin de novembre 1902, le brasier de Suresnes a emporté bien plus que le corps d'Honoré François Pineau. Il a consumé les preuves d'une vie bâtie sur le faux-semblant, laissant à l'histoire le souvenir d'un homme qui sut transformer ses escroqueries en légende et son dernier domicile en un théâtre d'ombres. La vérité, elle, s'est envolée avec la fumée noire sur les pentes du Calvaire.
Sources : état-civil et coupures de presse sur Geneanet


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